J'en parlais dans un précédent billet, une fois par an depuis 2005, se tient au Campus de l'ESSEC à Cergy Pontoise une animation ouverte au public où des étudiants présentent des innovations qu'ils ont imaginées en réponse à une problématique stratégique confiées par des entreprises : c'est le Trade Show CPI issu du programme pédagogique CPI (Création d'un Produit Innovant) proposé conjointement par 3 écoles : l'ESSEC, Centrale Paris et Strate Collège Designer.
Johan, ancien élève de l'ESSEC (voir sa vidéo de la journée en fin de billet), m'a gentiment convié à cette 5eme édition mardi 26 mai dernier. Etant donné que ce programme réunit des thèmes qui me sont chers j'ai répondu présent à l'invitation d'autant que je devais les jours suivants me rendre dans la région d'Orléans dans laquelle ma petite famille et moi déménageons très prochainement.
Je vais vous restituer mes impressions au travers de ce billet à la fois sur cette journée et sur l'intérêt du programme. L'exercice est quelque peu délicat car je n'ai eu qu'une journée d'expérience de ce programme et qui plus est en tant qu'observateur externe mais j'ai décidé de me lancer comme même.
Pour commencer je remarque qu'une école qui ouvre ses portes au public ce n'est pas en soi une nouveauté mais une école qui le fait pour présenter le travail de ses étudiants qui plus est en matière d'innovation, c'est moins courant et d'autant plus que le travail est commandité par des entreprises. Bien sûr le contenu sensible, confidentiel, avait été soigneusement écarté des présentations, ce qui se comprend, mais il y avait là tout de même une matière stimulante à découvrir sur les stands que chaque groupe d'étudiants s'attachait à mettre en valeur au cours de son show. J'ai observé des étudiants très concernés par leur travail se prêtant au jeu et désireux d'en défendre les résultats. Il faut savoir aussi qu'ils étaient notés à cette occasion et qu'il y avait en jeu un voyage à l'exposition universelle de Shanghai en 2010 pour le groupe le mieux noté.
Chacun des 14 projets innovants présentés ce jour-là étaient le fruit d'un travail initié 9 mois plus tôt par 14 équipes de 10 étudiants. Le Trade Show venait clôturer ce parcours judicieusement long au cours duquel différents étapes s'étaient succédés pour permettre aux étudiants d'accoucher lentement mais sûrement de leur génie créateur en réponse à des problématiques que se posaient des entreprises et notamment : "à quoi pourrait ressembler le copilote numérique des automobilistes" (Cofiroute), "quelles services de téléphonie mobile peut-on imaginer à destination de la famille et des enfants ?" (Orange), "Comment promouvoir le français dans le monde ?" (Ministère des Affaires Etrangères), "Comment réduire le coût carbone d'un des sites de production, situé à Aulnoye-Aymeries ?" (Vallourec). Il fallait aussi compter avec les participations des entreprises SFR, Thales, Gemalto, Guist'hau, La Poste et Qualcomm.
Au travers du programme, les entreprises attendent des étudiants qu'ils leurs fournissent un regard neuf débarrassé des habituelles contraintes et limites qui lui sont internes. Les étudiants sont aidés dans l'atteinte de leur objectif d'innovation par un tuteur issu de l'entreprise commanditrice ainsi que par des professeurs des 3 écoles participatrices (ESSEC, Centrale et Strate College Designers) et des experts externes (BeCitizen, Peclers Paris, Abria, Plan Créatif) qu'ils peuvent solliciter à tout moment pour les éclairer sur leur domaine de compétence. Le programme leur permet de recevoir des cours magistraux à hauteur d'une centaine d'heures sur différentes thématiques et notamment sur des méthodes pratiques de créativité et d'innovation, sur le design mais aussi les scénarii d'usage et l'analyse stratégique, autant de disciplines différentes que l'on est censé cumuler en entreprise pour mener à bien un processus d'innovation.
Cette équipe accompagnatrice a la délicate mission d'encadrer juste ce qu'il faut pour permettre aux étudiants d'exprimer leurs idées. C'est un vrai challenge pour celle-ci qui doit apprendre à délivrer un enseignement sans trop chercher à influencer la perception que se font les étudiants des problèmes soulevés par les entreprises partenaires du programme et cela afin de ne pas orienter leurs résultats. Cela est vrai selon moi surtout au début du programme où les étudiants commencent avec une phase d'exploration pure de la problématique posée par l'entreprise pour laquelle ils endossent le rôle de tête chercheuse.
Durant cette première étape les étudiants vont ouvrir au maximum le champs des possibles en se posant le moins de restrictions possibles. Les étudiants sont d'ailleurs invités à se rendre sur le terrain. C'est le moment d'observer. Un peu près dans le même temps ils sont invités à identifier les solutions existantes notamment issues de la concurrence (benchmark). A l'issue de cette première phase les étudiants vont proposer un panel de solutions. Une seule solution issue de ce panel et conjointement décidée avec l'entreprise pilote sera retenue et donnera lieu à une exploration puis à ce que l'on nomme un "livrable" qui pourra prendre la forme au choix d'une maquette, d'un prototype ou d'une animation 3D. Après avoir également pensé aux plan de communication de leur produit ou service innovant, les étudiants par équipe de 10 doivent au cours du Trade Show présenter et argumenter de l'intérêt de leur création sur un stand qu'ils ont eux-mêmes confectionné. Chaque groupe a 4 minutes chrono en main pour tenter de convaincre un jury composé de professionnels, de partenaires et de professeurs que son innovation est la plus légitime et la plus pertinente essentiellement selon l'idée défendue par le programme CPI qu'une bonne innovation présente à la fois un intérêt économique du fait qu'elle est rentable et une valeur sociétale forte notamment du fait de sa capacité à s'inscrire dans un développement durable des ressources de la planète et de l'entreprise.
Il s'ensuit ensuite 4 minutes de questions posées par ce même jury. Même s'il était visible que les étudiants avaient bien préparé leur pitch, l'exercice reste rude et bien entendu donc formateur ce qui reste en fin de compte un enjeu de fond pour le programme CPI. Des aveux de Thomas, un étudiant ayant suivi le programme l'année passée et avec lequel j'ai discuté, ce n'est pas tant la création innovante qui est ressortie des 9 mois qui l'avait le plus séduit mais le fait d'instaurer un esprit de collaboration entre les différents étudiants de son groupe composé comme tous les autres groupes d'un tiers d'étudiant issu de l'ESSEC et leur culture de "marketeur", d'un tiers d'étudiants de l'école Centrale et leur approche plus ingénieur et enfin d'un tiers d'étudiants de l'école Strate College Designers et leur culture design.
C'est un autre pari du programme CPI qui mise sur la transversalité et la collaboration entre diverses cultures et approches comme un des leviers de l'innovation.
Nous sommes fondamentalement au sein d'un programme pédagogique et le but final reste l'apprentissage.
Ceci étant dit le programme CPI n'oublie pas que les étudiants peuvent être aussi des entrepreneurs en culotte courte et qu'ils s'apprêtent à entrer dans le monde de l'entreprise. Il est le cas d'étudiants qui montent leur entreprise à la sortie du programme, d'autres qui deviennent intrapreneurs en développant de l'innovation au sein de structures. A ce jour 5 start-up et une ONG ont été créées à la suite du programme CPI et par ses étudiants participants.
Pour continuer je voudrais faire quelques remarques diverses sur ce que j'ai pu observer et comprendre à l'issue de cette journée dont je garde un bon souvenir.
Pour commencer je souhaite aux responsables de ce très intéressant programme de parvenir à le peaufiner chaque année un peu plus et, si cela se présente, à le réinventer régulièrement. En se projetant ainsi dans une démarche d'apprentissage constant et de remise en question permanente, les 3 écoles qui en sont à l'origine s'autoriseront à conserver toujours une bonne acuité des forces et des faiblesses des étudiants qui les incorporeront et des nouvelles tendances qui surgissent à mesure que les mois s'égrainent.
Et aussi parce que la définition que l'on a d'un produit innovant fluctue avec le temps. Aujourd'hui il est un fait qu'elle doit en plus d'être viable économiquement offrir une réelle dimension sociale et environnementale. Le programme Cpi n'est pas en reste sur ce point en considérant l'innovation comme étant à la rencontre de l'ingénierie, du business, du design et du développement durable. Rien ne l'empêcherait cependant d'incorporer d'autres dimensions et même s'il doit passer pour cela pour un précurseur. Bien sûr encore faut-il que les entreprises commanditrices des projets suivent derrière mais il en va aussi de leur intérêt. Dans le contexte en effet de crise systémique dans lequel nous sommes actuellement, nous n'aurions pas trop d'adopter des visions multi dimensionnelles et bien au contraire elles sont d'une nécessité absolument vitale. Notre façon de reconsidérer la richesse et l'innovation nous permettra de faire face d'une manière appropriée à la crise. Il ne serait pas vain de renouer avec des "valeurs de fond" où l'humain a la part belle et le matérialisme un peu plus le second rôle. La communauté, la collaboration et la participation sont des thèmes propices par exemple.
Un point que l'on pourrait considérer comme étant une faiblesse : les étudiants ne sont pas nécessairement tenus informés de la suite du projet qu'ils ont travaillé durant les 9 mois. Je l'ai dit plus haut il y a bien des étudiants qui ont eu l'opportunité de poursuivre leur projet initié dans le programme au sein d'une start up mais une majorité n'ont plus de contact ensuite avec l'entreprise avec laquelle ils ont échangé et produit pendant cette période de gestation. C'est une faiblesse selon moi car c'est mettre un terme à une relation qui s'était instaurée et qui pourrait toujours donner lieu à la création de richesses. Mais pour cela il faudrait que l'entreprise accepte de modifier la perception qu'elle se fait de l'open innovation. Il s'agirait qu'elle ne se contente plus de considérer les étudiants comme une source externe d'idées limitée dans le temps, mais comme un partenaire dans la durée. Oui là c'est une autre idée de l'innovation et les entreprises d'une manière générale dont la culture de l'innovation est encore fortement colorée par le concept de concurrence et de confidentialité sont peu enclin à s'y essayer. Pour qu'elle soit prolifique cependant il ne faudrait pas que cette poursuite de l'échange soit imposée mais qu'il soit choisie de part et d'autre.
Y a-t-il des chances que les étudiants du programme Cpi fournissent des innovations de rupture ?
C'est une question que je me suis posée en sortant de cette journée. Le programme Cpi n'affiche pas cette vocation ou pas ouvertement tout au moins mais on peut se poser la question étant donné que l'innovation de rupture est un concept qui prend beaucoup d'ampleur depuis plusieurs années et d'autant plus actuellement que nous recherchons de nouveaux modèles de croissance face à une crise qui remet en cause la légitimité de ceux qui ont prévalus jusqu'à lors.
Faut-il en outre rappeler que beaucoup d'innovations à fort impact économique et aussi dans une certaine mesure sociale dont notamment Google, YouTube et Facebook sont le fait d'étudiants du même âge de ceux du programme Cpi. La vingtaine est de fait une période très créative et les étudiants du programme Cpi comme tous ceux de leur âge ont potentiellement la capacité de surprendre leurs aînés.
Ceci étant dit s'il n'est pas impossible que des étudiants inscrits au sein d'un programme d'innovation produisent des innovations de rupture c'est cependant à mon avis peu probable. Une innovation de rupture est plutôt le fait d'une expérience individuelle et non d'un devoir pédagogique aussi stimulant soit-il et dont la problématique de départ est posée par des entreprises. Pour que les étudiants soient susceptibles d'apporter une vraie rupture il faudrait que le campus en plus de développer l'esprit entrepreneurial instaure une liberté d'entreprendre où les étudiants pourraient se consacrer sans contrainte et spontanément à leur discipline favorite. Mais est-ce encore de l'ordre d'une école ?
Le programme s'attache de prime abord à développer chez ses étudiants une faculté à innover qu'ils pourront réutiliser ensuite dans leur parcours professionnel et cela d'autant que les entreprises font de plus en plus de l'innovation leur activité principale. Là est bien le rôle attendu d'une école. Et c'est déjà de la part du programme Cpi offrir aux étudiants un atout extrêmement précieux à un moment de leur parcours où ils sont censés acquérir des réflexes qu'ils entretiendront bon gré mal gré par la suite.
Avant de terminer je voudrais évoquer les 3 innovations qui ont retenu plus particulièrement mon attention.
Et tout d'abord celle qui fut récompensée du Grand Prix CPI (et son voyage à Shanghai à la clef) : SMS on the Spot (Orange Enfants). Il s'agit d'un service de messagerie géolocalisé destiné aux familles. L'expéditeur sélectionne un lieu et/ou une heure d'envoi du SMS qu'il souhaite envoyer. Le récepteur recevra le SMS on the Spot si et seulement s'il se trouve dans la zone géographique et la tranche horaire prédéfinies. Couplé à une fonction accusé de réception cela permet à une mère ou un père d'être averti lorsque son enfant est bien arrivé à destination par exemple.
J'ai aussi remarqué l'innovation intitulée ADEO (Gemalto) laquelle remporta au cours de cette journée le prix coup de cœur du journal Les Echos partenaire du programme. ADEO est un assistant personnel pas plus grand qu'un téléphone portable qui vous permet d'entrer en contact instantanément avec les personnes situées dans votre réseau local immédiat (quelques dizaines de mètres). Libre à vous ensuite de consulter leur profil, d'envoyer des messages, de discuter et de jouer avec eux toujours par l'intermédiaire de ce terminal. Le protocole de communication utilisé est zigbee.
Enfin je voudrais évoqué l'innovation intitulée Cofiroute Poids Lourds qui consiste à créer des aires d'autoroutes de 250 places exclusivement dédiées aux chauffeurs routiers. Les mots d'ordre étant : sécurité, convivialité et écologie. Au premier abord j'ai quelque peu sourie en voyant la représentation 3D de ce projet d'aire d'autoroute sur le stand des étudiants, puis j'ai petit à petit été plutôt conquis par le concept.
En guise de conclusion, je peux dire que je retournerai à la prochaine édition du Trade Show CPi pour 3 raisons.
La première parce que l'ambiance était bonne, très bonne même, tellement parfois que l'acoustique en devenait difficile pour ceux comme moi qui écoutaient les présentations faites tour à tour par chaque groupe d'étudiants sur son stand. Mais c'est mieux ainsi, on imagine mal une telle journée et un tel programme s'effectuer dans une ambiance triste et monacale. L'innovation c'est aussi laisser la vie s'exprimer après tout.
La seconde parce que je redirai volontiers aux étudiants que j'y croiserai qu'ils ont une chance de suivre un programme novateur en France et qu'il mérite donc toute leur considération et leur hargne. En France on est connu pour avoir des idées mais qu'en est-il ensuite de leur concrétisation ?! Le programme Cpi va justement au delà du simple constat d'idée pour apprendre aux étudiants à transformer celles-ci en un concept et en un prototype abouti et qui plus est au sein d'une équipe transversale où l'acceptation de la différence culturelle et la recherche de la collaboration sont indispensables à l'obtention de résultats. Sans doute d'autres écoles vont s'inspirer de ce programme si ce n'est pas déjà fait. Ce serait normal et d'ailleurs le programme CPi est lui-même inspiré d'un programme de l'université de Standford. Les programmes éducatifs apprenant aux étudiants à obtenir des idées créatives puis à leur donner vie vont sans aucun doute se multiplier car ils sont appropriés à notre époque.
La troisième enfin et pas des moindres, parce que je suis curieux d'observer comment le programme CPi va intégrer la crise qui est globale et systémique dans son approche tout au long de l'année scolaire 2009-2010. Le propre d'une école est de préparer ses étudiants au monde de demain et nous sommes actuellement dans une période de chamboulement complet où tout nécessite d'être réinventé selon des modèles de croissances et des valeurs nouvelles plus respectueux de la planète et de l'humain que ceux qui ont prévalus jusqu'à lors. C'est un chantier colossale et les responsables du programme CPi peuvent participer à cette opportunité unique de refondation entourés de digitals natives réputés pour présenter des facultés de raisonnement inédites en rupture avec leurs aînés.
Cela pourrait s'annoncer passionnant. A suivre...
PLUS sur la manifestation :
La vidéo de Johan Rédac chef de Streetreporters
Le blog du programme CPI "Création d'un Produit Innovant"
La vidéo d'Orange Innovation sur le Trade show CPI 2009

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